Le classement des 30 métiers les plus en tension publié par la DARES en février 2026 ne contient aucun poste d'ingénieur industriel, aucune direction de site. Sur les treize métiers que nous classons en criticité extrême, six y trouvent une ligne, sept n'en ont aucune. Un dirigeant qui cale son plan de recrutement sur la statistique publique est donc aveugle sur 54 % de sa zone rouge.
Ce n'est pas un reproche adressé à la DARES, dont l'appareil de mesure est le meilleur dont dispose le pays. C'est une propriété de l'instrument, et elle a des conséquences directes sur un calendrier de projet.
Voici le rapport, tel que nous le construisons en confrontant notre guide des 52 métiers en tension au tableau 1 de la publication de la DARES : sept des treize métiers en criticité extrême n'ont pas de ligne propre dans le classement officiel, et les sept sont exactement les sept postes d'ingénieur, de chef de projet et de direction. Les six qui apparaissent sont tous des postes de technicien, d'agent de maîtrise ou d'ouvrier qualifié.
Le calcul, ligne par ligne
La méthode est vérifiable par n'importe qui, et c'est le but.
Le premier jeu de données est public. La publication Dares Résultats n°5, parue en février 2026 sous le titre « Les tensions sur le marché du travail en 2024 », classe les trente métiers les plus tendus de France selon un indicateur synthétique de tension. Chaque ligne du classement porte un code de la nomenclature des familles professionnelles, la FAP 228. Les agents de maîtrise en fabrication mécanique occupent le premier rang avec un indicateur à 3,3, les agents de maîtrise des industries de process le troisième à 3,0, les techniciens de maintenance générale et mécanique industrielle le cinquième à 2,8. Les tuyauteurs figurent au rang 26 avec 1,2, les soudeurs au rang 29 avec 1,1. Les deux seules professions du classement qui ne sont ni techniciens, ni agents de maîtrise, ni ouvriers qualifiés sont les médecins, au rang 10, et les dentistes, au rang 30.
Le second jeu de données est le nôtre. Notre cartographie recense 52 métiers de l'industrie et de l'énergie, répartis en huit familles et quatre niveaux de criticité, dont treize en criticité extrême. Elle est construite sur 120 missions analysées entre 2023 et 2025, chez Volta Executive et dans les cabinets précédents, et non sur un panel représentatif.
Le croisement. Nous avons cherché, pour chacun des treize, la ligne FAP qui lui correspond dans le classement de la DARES. Six correspondances existent. Sept n'existent pas. Sept divisé par treize donne 54 %.
| Métier en criticité extrême (notre cartographie) | Ligne correspondante dans le classement DARES 2024 | Rang |
|---|---|---|
| Expert technique électricité et mécanique | Agents de maîtrise et assimilés en fabrication mécanique | 1 |
| Chef de quart et superviseur d'exploitation | Agents de maîtrise et assimilés des industries de process | 3 |
| Technicien de maintenance industrielle multi-technique | Techniciens et agents de maîtrise en maintenance générale et mécanique industrielle | 5 |
| Technicien automatisme et GTC-GTB | Techniciens et agents de maîtrise en maintenance électrique, électronique et automatismes | 8 |
| Technicien multitechnique sites critiques | Techniciens et agents de maîtrise en installation et maintenance en froid et conditionnement d'air | 16 |
| Tuyauteur et soudeur qualifié TIG, MAG, RCC-M | Tuyauteurs, puis soudeurs | 26 et 29 |
| Ingénieur automatisme et contrôle-commande | aucune ligne dédiée | absent |
| Ingénieur énergie et efficacité énergétique | aucune ligne dédiée | absent |
| Ingénieur sûreté nucléaire | aucune ligne dédiée | absent |
| Chef de projet hydrogène | aucune ligne dédiée | absent |
| Ingénieur électrolyseur et stockage | aucune ligne dédiée | absent |
| Ingénieur cybersécurité industrielle OT et ICS | aucune ligne dédiée | absent |
| Directeur d'usine et de site | aucune ligne dédiée | absent |
La limite de ce calcul, et il en a trois
Je la pose avant qu'on me la pose, parce qu'un chiffre dont on cache la fragilité ne vaut rien.
La première limite est que « absent du classement » ne veut pas dire « absent de la nomenclature ». Un ingénieur automatisme existe bien dans la FAP de la DARES, mais dans un agrégat large du type ingénieurs et cadres d'étude et de recherche de l'industrie, qui mélange des dizaines de spécialités aux marchés du travail différents. Sa tension propre n'est pas mesurée, elle est moyennée avec celle de métiers détendus. La conséquence pratique ne change pas : aucune statistique publique ne vous dira que l'ingénieur électrolyseur manque, parce qu'aucune ligne ne l'isole.
La deuxième limite est que notre liste des treize n'est pas une mesure statistique. C'est un classement de praticien, construit sur des mandats réels, avec le biais que cela suppose : nous voyons les postes qu'on nous confie, donc les plus difficiles, pas ceux qui se pourvoient seuls. Un observatoire de branche construirait une liste différente.
La troisième limite est chronologique. L'indicateur de la DARES porte sur 2024 et n'a été publié qu'en février 2026. Notre cartographie décrit 2026. Comparer les deux suppose que la structure des pénuries n'a pas basculé en dix-huit mois, ce qui est raisonnable sur des métiers dont le vivier se reconstitue en cinq à dix ans, mais qui reste une hypothèse.
Ce que le calcul dit malgré ces trois limites tient en une phrase : l'appareil statistique mesure très bien la tension des métiers qu'il sait nommer, et pas du tout celle des métiers apparus avec la transition énergétique.
Pourquoi le marché se détend-il alors que vos postes ne se pourvoient pas ?
Le message général de l'année est celui d'une détente, et il est exact. La DARES mesure six métiers sur dix en tension forte ou très forte en 2024, contre sept sur dix l'année précédente. La part des salariés qui occupent un métier tendu passe de près des deux tiers à 55 %. L'enquête Besoins en main-d'œuvre de France Travail, publiée le 21 avril 2026, va dans le même sens : 43,8 % des projets de recrutement sont jugés difficiles pour 2026, en recul de 6,3 points sur un an, le niveau le plus bas depuis 2019.
Le détail de l'indicateur raconte une autre histoire, et c'est là que se trouve l'information utile. La DARES décompose sa mesure en plusieurs facteurs, dont l'intensité d'embauche et le manque de main-d'œuvre disponible. Entre 2023 et 2024, l'indicateur d'intensité d'embauche passe de 0,35 à 0,18, soit une chute de 49 %. Dans le même temps, et je cite la publication, « le manque de main-d'œuvre disponible ne s'atténue que très légèrement ».
Autrement dit, la tension a baissé parce que les entreprises ont cessé de recruter, pas parce que les candidats sont revenus. La DARES chiffre d'ailleurs le recul des projets de recrutement à 10 % sur l'année. Une détente qui vient de la demande et non de l'offre n'est pas une détente pour celui qui doit recruter : c'est une détente pour celui qui ne recrute pas.
La suite le confirme. Dans son enquête mensuelle de conjoncture dans l'industrie publiée le 23 juillet 2026, l'INSEE relève que la part des industriels déclarant des difficultés de recrutement est remontée à 37 %, après 34 % en avril, un niveau légèrement supérieur à sa moyenne de longue période. Le même document indique que 42 % des industriels ne pourraient pas produire davantage avec leurs moyens actuels s'ils recevaient plus de commandes, et que le solde d'opinion sur la demande étrangère atteint son plus haut niveau depuis octobre 2022. La demande revient, la contrainte de main-d'œuvre revient avec elle, et l'indicateur de tension de la DARES ne l'a pas encore vu puisqu'il décrit 2024.
Quelle industrie la statistique publique décrit-elle réellement ?
Le classement de la DARES est dominé par l'industrie, et c'est un fait qu'il faut rappeler à tous ceux qui croient que la pénurie est un sujet de services : dix-neuf des trente métiers les plus tendus relèvent des domaines de l'industrie, sept du bâtiment et des travaux publics. La publication note aussi que les tensions se replient dans tous les domaines professionnels, mais qu'elles « demeurent toutefois très élevées dans les métiers du bâtiment, de la mécanique et du travail des métaux, de la maintenance et de la santé ». L'indicateur synthétique de l'industrie passe de 1,18 à 1,02, soit un recul de 14 %, quand certains domaines décrochent beaucoup plus vite.
L'industrie décrite par ce classement est pourtant une industrie de postes nombreux. Selon le même tableau de la DARES, les techniciens de maintenance électrique, électronique et automatismes pèsent 137 600 salariés, ceux de la maintenance générale et mécanique 125 900, les agents de maîtrise des industries de process 104 000. La statistique voit bien ces métiers, parce qu'ils regroupent assez de personnes pour constituer une famille professionnelle à part entière.
Les métiers de la transition énergétique ne remplissent pas cette condition. Un ingénieur électrolyseur, un chef de projet hydrogène, un ingénieur batteries et BESS, un ingénieur cybersécurité industrielle : ces postes se comptent en centaines ou en milliers à l'échelle nationale, pas en dizaines de milliers. Ils sont invisibles par construction, au moment précis où ils deviennent la ressource limitante d'un projet de décarbonation. Les tuyauteurs eux-mêmes, avec 10 000 salariés selon la DARES, sont parmi les plus petits effectifs du tableau.
Cette asymétrie a un effet mesurable sur les salaires. La DARES relève que ces techniciens de maintenance électrique et automatismes perçoivent un salaire net médian de 2 200 euros mensuels, et que les trente métiers les plus tendus offrent des rémunérations « relativement attractives ». Sur les postes d'ingénierie absents du classement, notre baromètre des salaires industrie et énergie mesure des inflations de 50 à 60 % depuis 2020, sans qu'aucune statistique publique ne confirme ni ne contredise ce mouvement. Le marché s'ajuste dans un angle mort.
Qui va remettre de l'intensité d'embauche dans le vivier ?
La réponse est connue, datée et chiffrée, et c'est ce qui rend la lecture de 2024 dangereuse pour un plan 2027.
France Travail a publié le 24 février 2026 un communiqué consacré aux besoins de la filière nucléaire : 100 000 nouveaux talents recherchés d'ici 2035, dont deux tiers de techniciens du CAP au BAC+3, pour une filière qui compte 250 000 emplois directs et indirects en 2025. Le rythme annoncé est de 6 000 à 10 000 recrutements par an, et les métiers cités en priorité sont les techniciens de maintenance, les soudeurs, les chaudronniers et les ingénieurs sûreté nucléaire. Rapporté à l'effectif actuel, cela représente l'équivalent de 40 % de la filière à recruter en dix ans.
L'enquête Besoins en main-d'œuvre de France Travail confirme le mouvement sur un périmètre plus large : les industries extractives, énergétiques et de gestion des déchets voient leurs projets d'embauche progresser de 24,8 % par rapport à 2025, quand l'ensemble du marché recule de 6,5 %. L'industrie dans son ensemble déclare 211 000 projets de recrutement pour 2026, dont 48 % jugés difficiles, contre 43,8 % toutes activités confondues.
Ce dernier écart mérite qu'on s'y arrête. La moyenne nationale de 2025, telle que publiée par France Travail, était de 50,1 % de projets difficiles. L'industrie de 2026, à 48 %, se situe donc à peine sous le niveau que l'économie entière connaissait un an plus tôt. Sur la difficulté de recrutement, l'industrie a environ un an de retard sur la détente générale, et ce retard se creusera si la demande d'ingénierie nucléaire et énergétique se matérialise au rythme annoncé.
Regard terrain
Sur un site industriel dédié au stockage d'énergie par batteries et à la conversion de puissance, en Loire, nous avons mené cinq mandats de dirigeants et d'experts pour la même activité, dont une direction qualité rattachée au comité de direction. L'ingénieur batteries et BESS ne figure dans aucun classement de tension, et la filière recrute plus vite que le vivier français ne se forme. Les profils se disputent entre acteurs, sans qu'aucun indicateur public ne le signale.
Que change cette lecture pour un plan de recrutement 2027 ?
Trois conséquences pratiques, et elles ne coûtent rien à mettre en œuvre.
La première est de séparer, dans votre plan, les postes que la statistique voit de ceux qu'elle ne voit pas. Pour un technicien de maintenance ou un agent de maîtrise de process, les données de la DARES et l'enquête Besoins en main-d'œuvre de France Travail sont d'excellents outils de cadrage : tension mesurée, effectifs connus, salaires médians publiés. Pour un ingénieur sûreté nucléaire ou un chef de projet hydrogène, ces mêmes outils ne diront rien, et l'absence de signal sera prise à tort pour une absence de problème.
La deuxième est de traiter la détente de 2026 pour ce qu'elle est. Le recul de 6,3 points mesuré par l'enquête de France Travail est une bonne nouvelle pour le marché du travail français, pas une amélioration de votre capacité à recruter un automaticien. Selon l'INSEE, les difficultés remontent déjà dans l'industrie depuis avril 2026.
La troisième est d'anticiper sur les métiers invisibles avec la seule méthode qui fonctionne quand il n'existe pas de marché ouvert : l'approche directe, et le temps. Sur les profils en criticité extrême, notre cartographie situe le délai à six à neuf mois lorsque le sourcing reste passif, et 80 à 100 % du pipeline passe par l'approche directe. Nous détaillons cette mécanique dans notre guide de sourcing des métiers en tension.
Questions fréquentes
D'où vient exactement le chiffre de sept sur treize ? De la confrontation entre les treize métiers que notre cartographie classe en criticité extrême et les trente lignes du classement publié par la DARES en février 2026. Six trouvent une ligne FAP correspondante, sept n'en ont aucune. La correspondance est publiée dans le tableau ci-dessus.
La DARES mesure-t-elle donc mal la tension ? Non. Son indicateur est solide et sa méthode est publiée. Il mesure la tension des familles professionnelles dont les effectifs sont assez nombreux pour être significatifs. Les métiers récents de la transition énergétique ne remplissent pas cette condition : c'est une limite de nomenclature, pas de méthode.
Le marché du recrutement industriel se détend-il en 2026, oui ou non ? Oui pour le volume, non pour la difficulté. L'enquête de France Travail mesure 43,8 % de projets jugés difficiles, au plus bas depuis 2019, mais l'industrie reste à 48 %, et l'INSEE relève 37 % d'industriels en difficulté de recrutement en juillet 2026.
Comment savoir si un poste que j'ouvre est dans l'angle mort ? Trois indices convergent : le métier n'a pas d'intitulé stable d'une entreprise à l'autre, il n'apparaît dans aucune liste officielle de métiers en tension, et les candidats approchés sont déjà en poste chez trois ou quatre employeurs identifiables. Aucune annonce ne fonctionnera.
Faut-il attendre que la statistique rattrape le marché ? Environ dix-huit mois séparent l'année observée de sa parution, puisque les données de 2024 ont été publiées en février 2026, et créer une ligne dans une nomenclature prend plusieurs années de plus. Sur un projet de décarbonation qui se décide maintenant, cette attente n'est pas une option.
Sources
- •DARES, « Les tensions sur le marché du travail en 2024 », Dares Résultats n°5, février 2026, champ France hors Mayotte : dares.travail-emploi.gouv.fr
- •France Travail, enquête Besoins en main-d'œuvre 2026, publiée le 21 avril 2026, 416 588 établissements interrogés entre octobre et décembre 2025 : francetravail.fr
- •France Travail, « Le nucléaire recrute : 100 000 talents recherchés d'ici à 2035 », communiqué du 24 février 2026 : francetravail.org
- •INSEE, enquête mensuelle et trimestrielle de conjoncture dans l'industrie, Informations rapides n°179, publiée le 23 juillet 2026 : insee.fr
- •Volta Executive, cartographie des 52 métiers en tension industrie et énergie, 2026, construite sur 120 missions analysées entre 2023 et 2025 : volta-executive.com
La décision, elle, ne se prend pas au niveau du plan de charge. Elle se prend en regardant la liste de vos postes ouverts et en marquant ceux qu'aucune statistique publique ne couvre. Sur ceux-là, le calendrier ne se négocie pas avec le marché : il s'anticipe de six à douze mois, ou il coûte un décalage de mise en service. Les autres peuvent attendre la prochaine publication de la DARES.
