Salaires & Marché

Métiers rares : les salaires montent trois fois plus vite

Sur les métiers industriels en criticité extrême, les salaires ont monté près de trois fois plus vite que dans le reste du secteur marchand.

Florian Beurtey
27 août 2026
13 min de lecture
Métiers rares : les salaires montent trois fois plus vite

Entre 2020 et 2026, les salaires des 13 métiers industriels les plus tendus ont progressé de 50 à 60 %, quand le salaire moyen du secteur marchand gagnait environ 19,5 %. Une politique salariale peut donc être irréprochable, appliquée proprement chaque année, équité interne respectée, budget tenu, et produire quand même un poste ouvert depuis 7 mois.

C'est précisément le problème. La grille n'a pas bougé plus lentement que d'habitude. C'est le marché qui a bougé près de trois fois plus vite.

Voici le rapport, tel que nous le calculons à partir de notre baromètre des salaires industrie et énergie et des séries publiques de l'INSEE : sur les métiers que nous classons en criticité extrême, les salaires ont progressé entre 2,6 et 3,1 fois plus vite que le salaire moyen du secteur marchand sur la même période. Le centre de la fourchette est à 2,8.

Le calcul, en trois lignes

Il tient sur deux grandeurs, et je donne les deux pour qu'on puisse le refaire.

Le numérateur vient de nos données. Notre guide des 52 métiers en tension classe treize métiers en criticité extrême. Sur ceux dont nous avons pu mesurer l'inflation salariale à partir des offres réelles et des packages signés, elle ressort entre +50 et +60 % depuis 2020. L'ingénieur énergie et efficacité énergétique est le premier de la liste, avec +50 à +60 %. Le technicien automatisme et GTC-GTB est au même niveau. L'ingénieur automatisme et contrôle-commande est à +50 %. Ces chiffres viennent de 120 missions analysées entre 2023 et 2025, chez Volta Executive et dans les cabinets précédents, et non d'un panel représentatif.

Le dénominateur vient de l'INSEE. Le salaire moyen par tête du secteur marchand non agricole a progressé de 5,7 % en 2022, 4,1 % en 2023 et 2,6 % en 2024, selon les notes de conjoncture de l'institut. Sur le quatrième trimestre 2025, la progression sur un an était de 1,7 %, chiffre que l'on retrouve dans l'étude trimestrielle de l'Urssaf sur la masse salariale du privé. Cumulées, ces quatre années donnent +14,8 %. Pour couvrir la même fenêtre que nos données, qui démarrent en 2020, j'ajoute deux années à +2 %, ce qui est une hypothèse volontairement basse et facile à contester. Le cumul 2020-2026 ressort alors autour de +19,5 %.

Le rapport. Cinquante-cinq divisé par dix-neuf virgule cinq donne 2,8. Aux bornes de la fourchette, 2,6 et 3,1.

La limite de ce calcul, et elle est réelle

Je préfère la poser tout de suite, parce que quelqu'un me la posera.

Les deux grandeurs ne mesurent pas la même chose. L'INSEE observe un salaire moyen à structure d'emploi et de qualification constante, sur l'ensemble du secteur marchand, et la DARES applique la même convention à son indice de salaire mensuel de base. Nous observons, nous, des fourchettes d'offres sur une poignée de métiers rares, dans deux secteurs, et sur un échantillon qui n'a rien de représentatif au sens statistique. Un rapport entre ces deux nombres n'est pas une mesure de précision, c'est un ordre de grandeur.

Les fenêtres ne coïncident pas non plus tout à fait. Les séries de l'INSEE que j'ai pu vérifier couvrent proprement 2022 à 2025, alors que nos observations démarrent en 2020. J'ai comblé les deux années manquantes par une hypothèse basse plutôt que de faire semblant d'avoir la donnée. Si l'on retenait la seule fenêtre entièrement sourcée, quatre années à +14,8 %, le rapport serait mécaniquement plus élevé, pas plus bas.

Enfin, une inflation mesurée sur des offres n'est pas une inflation mesurée sur des bulletins de paie. Elle capte ce que le marché propose pour attirer, pas ce que les entreprises versent en moyenne à leurs salariés en poste. C'est justement ce décalage qui nous intéresse ici, mais il faut le nommer.

Ce que ce calcul dit malgré ses limites tient en une phrase : l'écart entre une grille revalorisée normalement et le prix d'entrée sur un métier rare n'est pas un écart de quelques points, c'est un facteur.

De combien ma grille salariale a-t-elle décroché ?

Prenons une entreprise dont la grille a suivi le marché général, disons +19 % en six ans, et un poste d'ingénieur automatisme qui, lui, a suivi le marché de la rareté, +50 %. L'écart cumulé approche les trente points.

Sur un poste dont le haut de fourchette est à 70 000 euros dans notre baromètre pour un profil de plus de dix ans, trente points représentent à peu près vingt mille euros de fixe annuel. Ce n'est pas une négociation qui se rattrape à la marge, avec une prime d'arrivée ou une voiture. C'est un positionnement différent.

Le même effet joue sur des postes moins visibles. Notre baromètre situe le technicien automatisme entre 45 et 50 000 euros au-delà de dix ans d'expérience, contre 36 à 39 000 euros pour un technicien de production au même niveau d'ancienneté. À qualification comparable et à effort de formation comparable, l'écart de fourchette dépasse vingt-cinq pour cent, et il ne s'explique par aucun diplôme. Il s'explique par le nombre de candidats disponibles.

C'est la raison pour laquelle une grille construite par filière et par ancienneté, ce qui reste la norme dans la plupart des ETI industrielles, se désajuste sans que personne ne l'ait décidé. Elle suppose que deux techniciens de même niveau valent la même chose. Le marché, lui, a cessé de le supposer.

Quels métiers industriels sont les plus tendus en 2026 ?

Notre guide en recense cinquante-deux au total, répartis en huit familles, dont treize en criticité extrême. Ce sont ceux-là qui portent l'essentiel de l'écart.

On y trouve le technicien de maintenance industrielle multi-technique, dont le vivier devrait se contracter de 35 % d'ici 2030. Le technicien automatisme et GTC-GTB, sur lequel nous constatons la hausse la plus forte. Le chef de quart et superviseur d'exploitation, où l'absence de relève se double d'une exigence d'expérience qui interdit de former vite. Le tuyauteur et le soudeur qualifié en TIG, MAG et RCC-M, dont le vivier est contraint par le Grand Carénage d'EDF, par les EPR2 et par ITER simultanément. L'ingénieur sûreté nucléaire, en sous-effectif chronique. L'ingénieur automatisme et contrôle-commande. L'ingénieur énergie et efficacité énergétique.

La liste complète, avec les huit familles et les quatre niveaux de criticité, est dans le guide des 52 métiers en tension, qui s'appuie sur les données de la DARES et sur l'arrêté du 21 mai 2025 fixant la liste des métiers en tension. Nous y comptons 60 000 postes non pourvus dans l'industrie et l'énergie.

Le prix monte, et le volume ne baisse pas

On pourrait espérer que la hausse des salaires finisse par résoudre le problème en attirant assez de candidats. L'enquête Besoins en main-d'œuvre de France Travail, publiée le 21 avril 2026, ne va pas dans ce sens. Les industriels y déclarent 211 000 projets de recrutement pour l'année, dont 48 % jugés difficiles, soit environ 101 000 postes annoncés comme durs à pourvoir. Nous avions détaillé ce calcul et ses limites dans notre analyse de l'alternance industrielle, en le croisant avec le rapport de l'OPCO 2i sur les entrées en alternance.

Ce croisement donne le second ordre de grandeur qui compte : selon ce rapport de l'OPCO 2i, l'interindustrie a fait entrer 94 535 nouveaux alternants sur l'année 2024, pour environ 101 000 recrutements déclarés difficiles par l'enquête France Travail. Neuf entrants pour dix postes difficiles, et le flux recule.

Autrement dit, le prix a augmenté de moitié sans que le volume de postes non pourvus ne se détende. C'est la signature d'une contrainte de vivier, pas d'une contrainte de budget. Une étude salariale de plus ne la corrigera pas.

Ce qui frappe, quand on regarde ces treize métiers ensemble, c'est qu'aucun n'est un métier nouveau. Ce sont des métiers anciens, bien identifiés, avec des formations qui existent. Ils ne manquent pas parce que personne n'a vu venir le besoin. Ils manquent parce que le flux de formation a été calibré sur une industrie qui recrutait moins, et qu'il faut cinq à dix ans pour requalifier un vivier.

L'écart est-il le même à Lyon, Toulouse ou Nantes ?

Une grille nationale masque une deuxième distorsion, et notre baromètre la mesure poste par poste.

En prenant Paris comme référence à 100, le baromètre situe Lyon à moins 8 %, Nantes à moins 9 %, Bordeaux et Lille à moins 10 %, Marseille à moins 11 % et Toulouse à moins 12 %. Sur un directeur industriel à 140 000 euros en Île-de-France, cela fait 129 000 euros à Lyon et 123 000 à Toulouse. Ces écarts sont cohérents avec ce que publient l'APEC et les études de rémunération de Michael Page.

L'erreur consiste à en conclure qu'un recrutement est plus facile en région parce qu'il y est moins cher. Sur les métiers en criticité extrême, c'est souvent l'inverse. Le bassin lyonnais concentre la chimie et la pharmacie, celui de Toulouse l'aéronautique et le spatial, celui de Nantes le naval et l'éolien offshore : la demande y est concentrée sur les mêmes profils rares, avec moins d'employeurs alternatifs pour absorber un refus. Un poste d'ingénieur automatisme ouvert à Toulouse se négocie donc à un prix plus bas selon le baromètre, mais dans un vivier plus étroit, ce que l'enquête Besoins en main-d'œuvre de France Travail traduit par des taux de difficulté départementaux très supérieurs à la moyenne nationale.

Le décalage de coût de la vie complique encore la lecture. Il est de l'ordre de 20 à 30 % entre l'Île-de-France et les grands bassins régionaux selon l'INSEE, ce qui rend le pouvoir d'achat comparable, voire supérieur en région. Cet argument fonctionne en entretien. Il ne fonctionne pas dans une grille, parce qu'un candidat déjà en poste dans le bassin ne compare pas son offre à Paris : il la compare à celle de l'usine d'à côté.

Les salaires de l'industrie vont-ils enfin se calmer ?

Une objection revient souvent en clientèle : ces hausses sont un rattrapage, elles vont se calmer.

Les séries publiques donnent une réponse partielle. Le salaire mensuel de base dans le privé progressait de 4,6 % sur un an au deuxième trimestre 2023, selon la DARES. D'après la même série DARES, il était retombé à 2,0 % au troisième trimestre 2025, puis à 1,7 % au premier trimestre 2026. Le mouvement général se calme donc nettement, et l'INSEE note dans sa note de conjoncture que le salaire moyen par tête a ralenti chaque année depuis 2022.

Mais ce ralentissement porte sur la moyenne. Sur les métiers rares, la contrainte n'est pas l'inflation des prix, c'est le nombre de personnes qui savent faire le travail. Tant que le vivier ne se reconstitue pas, la concurrence entre employeurs continue de fixer le prix, indépendamment de ce que fait l'indice général. C'est d'ailleurs ce que montre la structure de notre baromètre : les métiers dont l'inflation est la plus forte ne sont pas les mieux payés en valeur absolue, ce sont ceux dont le vivier se contracte le plus vite. L'ingénieur automatisme, que notre baromètre situe entre 60 et 70 000 euros au-delà de dix ans, a connu une inflation supérieure à celle du directeur technique, qui dépasse pourtant 120 000 euros.

Autrement dit, la décrue de la moyenne ne dit rien de la trajectoire des treize. Confondre les deux est l'erreur qui coûte le plus cher en budget de recrutement.

Que faire quand on ne peut pas suivre le marché ?

Suivre à trente points n'est pas toujours possible, et ce n'est pas toujours souhaitable. Trois leviers fonctionnent, dans notre expérience de ces missions.

Le premier consiste à sortir le métier rare de la grille générale et à l'aligner sur son propre marché, en l'assumant. Une ligne à part, documentée, vaut mieux qu'un alignement discret qui finira par se savoir et par créer un problème d'équité interne bien plus difficile à traiter.

Le deuxième consiste à payer en délai plutôt qu'en fixe. Un poste ouvert sept mois coûte en production perdue, en heures supplémentaires et en usure d'équipe bien plus que les vingt mille euros de l'écart. Nous détaillons ce calcul dans notre analyse du coût d'un mauvais recrutement industriel, et il vaut aussi pour un recrutement qui n'arrive pas.

Le troisième consiste à élargir le vivier plutôt que le budget. Sur un technicien de maintenance multi-technique, une part des compétences est transférable depuis les data centers, la maintenance tertiaire ou les parcs ENR. Ce n'est pas gratuit non plus, cela demande un plan de montée en compétence sérieux, mais c'est un investissement qui reste dans l'entreprise, alors qu'une surenchère salariale se renégocie tous les dix-huit mois.

Questions fréquentes

D'où vient exactement le chiffre de trois fois plus vite ? Du rapport entre l'inflation salariale que nous constatons sur les métiers en criticité extrême, +50 à +60 % depuis 2020 sur 120 missions analysées, et l'évolution cumulée du salaire moyen par tête du secteur marchand publiée par l'INSEE, soit environ +19,5 % sur la même fenêtre en extrapolant prudemment 2020 et 2021. Les deux sources sont citées dans le corps de l'article, avec leur période exacte.

Ce facteur vaut-il pour toute l'industrie ? Non, et c'est important. Il vaut pour les treize métiers que nous classons en criticité extrême. Sur l'ensemble des métiers industriels, notre baromètre situe l'inflation entre +35 et +50 % sur six ans, une fourchette cohérente avec les études de rémunération publiées par Michael Page et par l'APEC, ce qui reste très au-dessus de la moyenne du secteur marchand mesurée par l'INSEE, mais sans atteindre un facteur trois.

Comment savoir si ma grille a décroché ? En comparant poste par poste, et non filière par filière. Prenez vos trois postes les plus difficiles à pourvoir, relevez votre haut de fourchette réel, et confrontez-le au baromètre des salaires. L'écart, quand il existe, se voit en une minute.

Faut-il revaloriser les salariés en poste au même niveau ? C'est la question qui suit immédiatement, et elle est légitime. Un écart d'entrée non traité en interne finit par produire des départs, ce qui aggrave la pénurie qu'on cherchait à résoudre. Nous traitons ce point dans notre guide de la fidélisation.

Reste la décision, et elle ne se prend pas au niveau de la grille. Elle se prend en comparant deux coûts : trente points sur un poste, une fois, contre une ligne qui tourne en mode dégradé pendant sept mois. Posée comme ça, elle est en général vite tranchée.

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